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La finance sur le sentier de la guerre. Le «pouvoir offensif» des marchés financiers comme outils légitimes en politique étrangère.

 

Alexander Mirtchev

L'Agefi, Vendredi, 29.01.2016

 

Les temps sont révolus où l’on observait le monde au travers de la lorgnette de la Pax Americana, où les Etats-Unis donnaient le ton et fixaient les règles du jeu. Nous nous trouvons aujourd’hui au cœur d’une profonde mutation politique et économique mondiale à long terme qui nous entraîne vers un monde radicalement transformé. Cette ère de turbulence est caractérisée par certaines tendances dynamiques. L’une d’entre elles consiste à utiliser les marchés financiers comme outils légitimes de politique étrangère. Le début du 21e siècle est témoin d’une «course aux armements» faisant appel à des outils financiers peu conventionnels et à la militarisation dramatique du secteur financier exerçant une large emprise sur le marché et de nombreuses autres implications.

L’utilisation des marchés financiers comme outil géopolitique s’est élargie avec l’importance croissante des flux financiers. Les devises transitant chaque jour d’un pays à l’autre étant estimées à près de 2 milliards de dollars, on voit bien que ces flux de capitaux peuvent avoir un impact immédiat sur les conditions politiques et économiques d’un pays. Une telle situation a incité de nombreux pays à utiliser les marchés de capitaux comme outils géopolitiques pour faire progresser les intérêts stratégiques, en assurant, d’après les propres mots de Carl von Clausewitz, la «...poursuite des affaires politiques par d’autres moyens». Toutefois, lors de l’utilisation de la «politique financière de la carotte et du bâton», les objectifs en jeu sont considérables et le modus operandi peut devenir extrêmement complexe.

La géopolitique et les méthodes de gouvernance utilisées pour influencer les relations politiques internationales sont en pleine transition. La totalité des règles établies ont été totalement reformulés. Un nouvel ordre du monde est en cours de préparation.

Alors que les Etats-Unis jouent encore le rôle de garants de l’ordre du monde, ils semblent moins impliqués et se tiennent même parfois à l’écart, en comptant sur le pouvoir de persuasion de leur domination passée. Ce retrait contribue à créer un vide stratégique qui conforte ouvertement la prépondérance de tous ceux qui souhaitent désormais contester l’ordre mondial institué par les USA.

La nature presque anarchique des relations économiques internationales durant cette période de transition vers un nouvel ordre mondial, est marquée par l’utilisation des marchés financiers comme instrument géopolitique. Tout ceci a entraîné la militarisation virtuelle du système financier mondial.

Alors que les gouvernements ont toujours fait appel à des sociétés et à des instituts financiers pour poursuivre leurs objectifs nationaux et géopolitiques, les Etats étendent leur influence sur la sphère économique par de nouveaux moyens particulièrement efficaces.

Comme premier exemple de l’usage des marchés financiers à des fins géopolitiques, il faut mentionner tout d’abord la restriction d’accès aux marchés ou aux banques américaines ou le gel des comptes d’actifs et des comptes bancaires. Parmi les premières restrictions d’accès aux marchés américains des capitaux, certaines visaient essentiellement la Chine et la Russie à l’aube du 21e siècle. Dans le cas de la Chine, elles étaient largement focalisées sur des questions de sécurité et visaient à dissuader les sociétés chinoises de réaliser des affaires au Soudan. Dans le cas de la Russie, l’objectif consistait à limiter la capacité de Gazprom de lever des fonds sur les marchés de capitaux américains, en limitant ainsi leurs possibilités d’investissements en Iran.

L’utilisation la plus manifeste des outils financiers pour modifier le comportement d’un autre Etat demandait des efforts pour isoler financièrement l’Iran en le détournant de ses ambitions nucléaires, en encourageant la violation des droits de l’homme et le parrainage du terrorisme d’Etat. Alors que le gel des avoirs financiers iraniens remonte à 1979, suite à la Résolution sur les Sanctions envers l’Iran, les institutions financières ou leurs filiales basées à l’étranger traitant avec les banques sanctionnées étaient empêchées de conclure des transactions aux Etats-Unis ou en dollars américains. Le sous-secrétaire au Trésor David Cohen n’a pas hésité à nommer de telles exigences «la condamnation à mort de toute banque internationale».

Ces mêmes armes géopolitiques ont également été utilisées contre la Russie en réponse à son annexion de la Crimée. L’UE, par exemple, a interdit aux banques russes de lever des capitaux à long terme au sein de l’Union Européenne. Les personnes proches du Président Poutine ont également été concernées par le gel de comptes bancaires et d’actions.

Parmi les autres manières d’utilisation d’objectifs géopolitiques, on peut également citer l’achat et la vente d’actifs financiers d’un autre pays (obligations, actions et instruments dérivés), la capacité d’établir ou tout au moins de faire évoluer les normes et règlements financiers internationaux et la pratique de politiques qui faussent volontairement les marchés financiers, telles que les manipulations de devises et la dévaluation pour accroître les exportations.

L’utilisation de ressources financières comme «carottes» pour créer des affinités géopolitiques est également en hausse. L’une des tactiques durables pratiquées par la Chine, consiste à promettre le financement d’infrastructures. La Chine finance des routes, des ports, des pipelines, des équipements ferroviaires et des projets hydroélectriques sur les marchés en développement dans l’espoir de créer des partenariats pour l’extraction et l’exportation de ressources naturelles. Plus de 35 pays africains se sont engagés avec la Chine dans des financements d’infrastructures estimés entre 6 et 14 milliards de dollars par an.

La Chine a même fait un pas de plus en créant de nouvelles institutions financières multilatérales destinées à soutenir ses objectifs stratégiques. On peut citer comme exemples la nouvelle banque de développement BRICS et la Banque Asiatique de Développement Infrastructurel, créée par la Chine. Chacun d’eux illustre la tentative de création d’organismes alternatifs multinationaux, totalement extérieurs au cadre actuel. Ces nouvelles structures serviront inévitablement les objectifs politiques et économiques de leurs fondateurs.

Le pouvoir offensif de la finance est appelée à devenir une autre forme de «soft power» qui aura certainement des conditions incalculables. Contrairement aux utilisations antérieures des leviers économiques à des fins géopolitiques, la manière cavalière, naïve, à courte vue et pratiquement irresponsable qui est pratiquée actuellement est une nouveauté absolue. Ces armes financières sont souvent utilisées par ceux qui n’ont qu’une compréhension limitée du fonctionnement actuel des marchés globalisés.

Lors de l’utilisation de sanctions sur les marchés financiers comme substitut à une guerre traditionnelle, la première question qui se pose n’est pas de se demander si une telle attitude augmente le risque de représailles mais bien de déterminer la forme que prendront ces inévitables représailles. Les considérations mondiales de sécurité économique, y compris celles utilisant les marchés financiers à des fins politiques, fournissent le momentum favorisant protectionnisme accru, campagnes antimondialisation et fragmentation.

L’accroissement du protectionnisme entraîne d’autres implications possibles. Assisterons-nous à la poursuite de la diversification au détriment du dollar et à un momentum favorable aux banques rivales de développement telles que la Banque Asiatique d’Infrastructures? Dans quelle mesure l’industrie se lancera-telle sur ce nouveau sentier de la guerre? Et, chose plus importante encore, est-ce que ce phénomène affectera l’établissement de normes transfrontalières sur les instruments des marches financiers, les banques, la technologie et le commerce, en venant ruiner la gérance quasi universelle de l’Amérique?

Pour replacer ce phénomène dans son contexte, le pouvoir offensif de la finance doit être envisagé comme une partie intégrante de la transition chaotique vers le 21e siècle. Dans l’optique d’un monde régi par un nouvel ordre mondial, les décideurs politiques peuvent agir sur la manière dont cette transition se produira. Si la transition actuelle est soutenue par une escalade des menaces de sécurité, les efforts devraient se focaliser sur la réalisation d’un nouvel équilibre du système mondial. Ce ne sera pas une tâche facile.

Quoi qu’il en soit, l’histoire ne favorise pas une transition pacifique. Comme G. John Ikenberry le souligne dans son ouvrage «L’avenir de l’ordre libéral mondial», «Une succession de règlements d’après-guerre - Vienne en 1815, Versailles en 1919, Yalta et Potsdam en 1945, les pourparlers entre américains, russes et européens qui ont mis fin à la guerre froide et la réunification de l’Allemagne au début des années 1990 - ont permis aux grandes puissances de réactualiser les principes et les bases pratiques de leurs relations. La guerre et ses divers processus de règlement ont permis aux grandes puissances d’apprendre à fonctionner dans un système multipolaire de balance de pouvoirs».

Dans un tel contexte, le défi majeur de notre époque est de savoir comment parvenir à un nouvel équilibre et à réaliser un nouveau système mondialisé, accepté par tous les acteurs sans conflit majeur ou guerre mondiale.